Le financement de l’industrie et du tourisme à Grenoble au début du XXe siècle, l’exemple de Georges Charpenay
présentée par René Charles Perrot, ancien président de de la Compagnie des Commissaires aux Comptes de Grenoble, membre de l’Académie delphinale
Compte rendu
rédigé par Anne Laffont
La révolution industrielle est venue d’Angleterre au 19e siècle. Il y a eu en France une rupture sous le second empire. Dans notre région les activités industrielles traditionnelles (textile et soierie, ganterie, papeterie, cimenterie) ainsi que les nouvelles (houille blanche, hydroélectricité, tourisme) avaient besoin de capitaux.
1- Les industries et leur transformation
Le tissage
À Voiron, la société Denantes, crée il y a 300 ans, tisse des toiles de chanvre pour les voiles de bateaux. Ce sont les colporteurs qui en assurent la vente, mais avec l’arrivée de la marine à vapeur ce marché disparaît : le chanvre n’étant plus compétitif, il est remplacé par le coton en provenance des Vosges et du nord. Les fabricants fournissaient les colporteurs qui les payaient quand la marchandise était vendue.
À Lyon les canuts qui étaient payés à la pièce se révoltent (1831,1834,1848,1849). Les soyeux lyonnais ont alors cherché d’autres sous-traitants dans le Bas-Dauphiné. Et c’est ainsi que des métiers à tisser (à bras) ont été installés dans les maisons, ce qui a constitué un complément de revenu pour cette population croissante de paysans.
La mécanisation sonne la fin des métiers à bras et le tissage se fait en usine. A Bourgoin l’usine Diederichs a une double activité de tissage et de fabrication de métiers à tisser.
La ganterie
Le système est assez simple au départ. Le gantier achetait un lot de peaux qui venaient de chevreaux d’Annonay. Les coupeurs étaient payés à la pièce ainsi que les couturières à domicile. Il était facile de devenir gantier car cela demandait peu d’investissement. À cause de la concurrence étrangère, qui utilisait de l’agneau, moins cher, il y a eu concentration des ganteries et utilisation de machines à coudre.
La papeterie
Le bois a remplacé le chiffon dans la fabrication de la pâte à papier . Cette industrie nécessitait des défibreurs et donc de l’énergie.
La cimenterie
Le ciment était alors fabriqué de façon artisanale à partir de pouzzolane dans des fours à chaux. Louis Vicat, originaire de Nevers, invente le ciment artificiel (1918) pour la construction du pont de Souillac (achevé en 1824). Il n’a pas voulu déposer de brevet pour que ce procédé puisse être utilisé par le plus grand nombre. L’état reconnaissant lui a alloué une rente. On trouve les cimenteries dans les régions de carrières calcaires.
Le tourisme
Le tourisme (thermal et de montagne) se développe grâce aux nouveaux moyens de transport (automobile, chemin de fer, transports locaux) ainsi qu’avec des auberges et hôtels adaptés.
2- Le financement
Ce sont des capitaux privés familiaux, ou de banques locales quand les banquiers s’y intéressaient.
La banque Charpenay est créée le 28 mars 1863 par un commerçant, Baptiste Charpenay. À sa mort en 1887, son fils Georges Charpenay prend la suite avec son beau-frère Maurice Rey. La prise de décisions est très rapide, comme le placement des actions, son ancrage est territorial.
Société grenobloise d’éclairage électrique
En 1888 Edouard Rey, maire de Grenoble, veut électrifier l’éclairage de la ville. La banque place des actions de la société grenobloise d’éclairage électrique auprès d’industriels : les gantiers Terray et Jay, le cimentier Viallet, les frères Bouvier, Bouchayer, Neyret et Renéville propriétaire des mines de la Mure.
Production d’Aluminium par procédé électrolytique
Paul Héroult, originaire d’une famille de tanneurs du Calvados, s’est intéressé à l’aluminium à l’école des mines. Il dépose en 1886 un brevet d’un procédé électrolytique pour la production d’aluminium, qui n’intéresse pas l’industriel Alfred Rangot Pechiney. Il trouve des partenaires suisses dont une filiale est installée à Froges. Les débuts sont difficiles, et il obtient de la banque Charpenay un prêt de 650 000 francs. Cette société sera par la suite à l’origine de Pechiney.
Le tourisme
Un annuaire (Touring club de France) est édité par la grande maison de banque dirigée par G. Charpenay.
- Le grand hôtel moderne et les 3 dauphins: Antoine Dourille (propriétaire de l’hôtel des 3 dauphins rue Montorge) s’associe le 25 juillet 1889 avec Pierre Genty, négociant, et l’architecte Marius Ricoud pour construire le grand hôtel moderne et des 3 dauphins ; un terrain est disponible sur la place Victor Hugo qu’Edouard Rey fait aménager. G. Charpenay assure le financement de l’investissement et l’hôtel ouvrira en mai 1902.
- La société immobilière des hôtels de l’Oisans et du Briançonnais. Le comte Arthur de Montal fonde le premier syndicat d’initiative de Grenoble. Charpenay et Rey y seront associés.
- La compagnie du tramway de Grenoble à Chapareillan : Le but est de développer la rive droite qui était la rive pauvre (vignes). La société est créée par deux entrepreneurs de travaux publics. La banque, leader dans le placement des actions, lance une souscription qui est intégrale en 6 jours. Charpenay et Rey y sont associés.
3- La banque Charpenay, déclin et ruine
De 1888 à 1923 la banque Charpenay a pénétré le tissu industriel dauphinois. Ses bureaux, auparavant rue du lycée, sont maintenant rue Raoul Blanchard, au rez-de-chaussée du bâtiment qui abrite aujourd’hui Monoprix.
Georges Charpenay est surnommé « le banquier de la houille blanche ». Il est impliqué localement : président de la chambre de commerce de 1920 à 1923, syndicat d’initiative, club automobile, vice-président de la société de patronage.
En 1922 la société en commandite par actions « Banque Charpenay et Cie » est transformée en société anonyme.
La crise de 1929 et le scandale Oustric entraînent en 1930 la faillite de la banque Adam à Boulogne (150 agences en France). Après une panique boursière en septembre et octobre 1931, la banque Charpenay doit fermer le 3 novembre 1931 faute de liquidités suffisantes pour faire face aux retraits massifs. G.Charpenay accuse la banque de France de ne pas l’avoir soutenu.
4- Conclusion
Georges Charpenay était un visionnaire convaincu de l’importance de financer l’innovation locale. Il a joué un rôle important dans le développement économique de la région.
Mais sa banque, isolée, même prospère, ne pouvait survivre sans soutien en cas de crise.
Les secteurs hydroélectriques, papeteries et métallurgie ont besoin d’investissement à long terme.
5- Bibliographie
- Jacques Pillet, Charpenay, banquier de la houille blanche octobre 2000 (https://aphid.fr/2023/01/05/charpenay-banquier-de-la-houille-blanche-2)
- Georges Charpenay « Les banques régionalistes » 1939
- Hubert Bonin, Les banques françaises de l’entre-deux guerres» partie II, « les banques et les entreprises (1919-1935) » Editions Plage, 2000
- Dominique Lacoue-Labarthe, La France a-t-elle connu des paniques bancaires inefficientes ?, aarticle dans la revue d’économie politique , 2005
- Jérôme Rojon, L’industrialisation du Bas-Dauphiné, le cas du textile (fin XVIIIe siècle à 1914), thèse de doctorat, Lyon, 2007 Rojon, http://theses.univ-lyon2.fr/documents/lyon2/2007/rojon_j#p=0&a=top
Questions/Réponses
- Georges Charpenay a été condamné avec sursis.
- Le travail à domicile, payé à la pièce : pas d’autorité des patrons sur la manière de travailler.