L’histoire de Grenoble à travers ses odeurs
présentée parNathalie Poiret
architecte, paysagiste, auteure d’articles et de conférences sur le thème des patrimoines bâtis et urbain
Nathalie Poiret, architecte DPLG, a soutenu en 1998 une thèse intitulée « Des traces odorantes, ou une proposition cartographique des odeurs de Grenoble au cours de son histoire ». La conférence a porté sur les XVIIIe et XIXe siècles.
Compte rendu
rédigé par Anne Laffont
Peut-on décrire le climat olfactif à travers la perception olfactive ?
Quelle pouvait être la notion de mauvaise odeur pour nos ancêtres ?
Les archives consultées, issues de l’industrie, de la préfecture, des plaintes de police et des témoignages des contemporains en donnent l’illustration dans des domaines très divers. La lecture de ces plaintes et témoignages émaille la conférence, nous plongeant dans l’univers olfactif de l’époque.
1- Artisanats et industries
Ateliers de traitement des peaux
Les peaux fraîches sont entreposées dans des boucheries, et les riverains se plaignent des odeurs putrides. Ces entrepôts seront cependant autorisés car les peaux sont nécessaires à la mégisserie et la ganterie. La peau sèche est assouplie (corroyeur, tanneur) puis lavée à grande eau en bord de l’Isère. Grenoble se spécialise dans le cuir de chevreau qui nécessite moins d’eau pure. Mais les eaux sont ensuite altérées par les teintureries. Après le travail de rivière, le cuir est étalé sur un chevalet pour l’étape de palissonnage. Les peaux restent ensuite quatorze mois dans un mélange nauséabond (on y trouve des fientes de poule, des crottes de chien). Les peaux destinées à la ganterie restent deux ans dans un mélange de chaux, de soude caustique et d’alun.
Cette activité fut dominante durant trois siècles. Au début du XIXe siècle les voisins demandent la suppression des cuves, mais le préfet rejette ces oppositions et accepte le traitement des peaux. Fin XIXe il y a un réel problème de rejet des eaux venant des teintureries et mégisseries. Les teinturiers utilisent de l’urine humaine putréfiée. Des tonneaux urinoirs collectent à Grenoble les urines des passants et ouvriers : il y en a eu 81, le dernier n’a disparu qu’en 1904.
Les rejets effectués dans les ruisseaux s’ajoutent à ceux d’autres industries. Ceux de l’entreprise A.Raymond (20 ouvriers) chargés d’acide nitrique et sulfurique, conduiront l’entreprise à quitter son site initial 18 rue Chenoise pour s’installer loin des habitations, cours Berriat.
Papier de chiffons
Les chiffonniers placent les chiffons dans des pourrissoirs durant un à deux mois, où l’on ajoute également des os frais et sanguinolents ce qui génère des miasmes délétères, une puanteur qui fait craindre les maladies. Une autre source de puanteur est la fabrication de chandelles de suif pour l’éclairage public (298 lanternes, du 15 novembre au 1er avril), à partir de graisse de bœuf, de brebis, de porc.
Industries de la terre (fours à chaux, cimenteries)
On utilise la chaux pour blanchir les draps de toile, désinfecter les fosses d’aisance, les peaux. Son inconvénient est l’odeur (production d’acide sulfureux et d’hydrogène sulfureux). La cimenterie de la porte de France génère de la poussière, c’est une épouvantable industrie qui va grandissante, mais l’attitude est alors d’accepter le moindre mal.
Industrie textile
On met le chanvre (fabrication de cordes) à macérer en été (rouissage) dans de l’eau stagnante (routoir). Jusqu’à la fin du XIXe les installations sont nombreuses autour de Grenoble, mais à cause de cette eau stagnante les routoirs doivent être loin des habitations. À partir de 1840, c’est la concurrence du chanvre italien et l’arrivée du coton ; l’activité aura disparu à la première guerre mondiale.
Les magnaneries (industrie de la soie) se développent, on arrache les noyers pour faire place aux mûriers. La litière des vers à soie génère une odeur intolérable, et on arrache les mûriers à la fin du XIXe siècle.
Production alimentaire
Ports et marchés
Grenoble est approvisionné par voie fluviale. À l’endroit du port de la Madeleine, les cordages d’amarrage des bateaux ont laissé de profonds sillons dans la pierre résultant du frottement. Les places de marché, pas toujours bien tenues, dégagent des odeurs désagréables.
Boulangerie, fabrique de pâtes, bière et alcools
Les moulins, la confiserie, le chocolat, la boulangerie (le client ne rentre jamais dans la boutique) laissent des odeurs agréables.
La fabrication de pâtes alimentaires génère du bruit et des odeurs : Lustucru stocke les coquilles d’œufs en plein soleil…
La biscuiterie Brun dégage une fumée noire et épaisse le soir. Les distilleries produisent de l’alcool à partir de fruits et de betterave. Une brasserie est également présente au cœur de Grenoble.
Boucherie et triperie
C’est à Grenoble que l’on consomme le plus de viande en France. Les premiers abattoirs, quai de la Graille, déménageront ensuite pour s’agrandir. En parallèle on trouve des tueries privées. Les habitants contestent et la municipalité ordonne le regroupement avec les triperies.
Les odeurs de l’espace urbain
Les rues, le « raclum », les inondations, le cimetière
Les rues sont étroites et mal pavées. Elles sont perpendiculaires à l’Isère où vont s’écouler les égouts. Les ateliers s’installent dans les rues et y déversent leurs effluents. Il y a un manque d’eau courante et les habitants sont désinvoltes.
On utilise le « raclum », issu de la vidange des fosses, pour fertiliser les champs. Les dépôts de vidange (à Fontaine puis à Saint Martin d’Hères) ne sont jamais les bienvenus.
Avec des inondations répétées il y a de la boue dans les rues, les champs, et on doit employer deux mille hommes pour nettoyer.
Les cimetières sont au plus près des églises. Tous ces cimetières ne sont pas encore clos, ni clairement délimités et les riverains les traversent quotidiennement. Une ordonnance va demander la fermeture de tous les cimetières pour des raisons d’hygiène. En 1800 un nouvel emplacement choisi à proximité du Drac restera inutilisé car jugé trop loin. En 1808 on décide de créer un cimetière loin des habitations, dans une boucle de l’Isère, près de la chapelle Saint Roch.
Les cadavres d’animaux font l’objet d’un recyclage, mais 1848 voit la création d’un clos d’équarrissage assez loin de la ville de Grenoble.
AVANCEE DE L’HYGIENISME
Le décret de 1810
Le Conseil de salubrité créé en 1802 débouche sur le décret impérial du 15 octobre 1810.
L’article 1er dispose que « les manufactures et ateliers qui répandent une odeur insalubre ou incommode, ne pourront être formés sans une permission de l’autorité administrative », mais ce décret n’est pas rétroactif. Entre 1810 et 1900 les deux tiers des établissements ont suscité des contestations qui n’étaient pas recevables si l’établissement existait déjà avant le décret.
Le décret distinguait trois catégories d’établissements, selon leur degré présumé de nocivité, assujettis à différentes procédures administratives :
- 1ère classe : fonderies de suif, boucheries, tueries, clos d’équarrissage, boyauderies, fabrication d’amidon, d’acides, de soude et de colle forte, routoirs à chanvre, dépôts de chiffons et d’os, ateliers de dorure sur métaux…
- 2ème classe : mégisseries, tanneries, teintureries, dépôts de cuirs verts, fonderie de métaux, chandelleries, filatures de soie, poteries, tuileries, boutonneries…
- 3ème classe : brasserie, cireries, savonneries, dépôts de fromages, fours à chaux et à plâtre temporaires …
Vers 1850 arrive l’hygiénisme. La désodorisation de la ville va prendre environ un siècle.
Le tout-à-l’égout
Le tout-à-l’égout ne dépasse pas les fortifications dans un premier temps. Le pont Saint Jaime enjambait le ruisseau le Verdaret (aujourd’hui Verderet), affluent de l’Isère (couvert petit à petit plus tard) : des égouts à ciel ouvert…
Le tout-à-l’égout suscite des inquiétudes :
- Le coût ?
- Est-ce que ce sera la fin du « raclum » ?
- Y a-t-il un risque d’infiltrations dans la nappe phréatique ?
Le tout-à-l’égout sera étendu aux faubourgs en 1912 après avoir été rendu obligatoire.
Des cartographies olfactives
En traduisant les catégories d’odeurs en couleurs, la conférencière a étébli des cartographies colorées pour différents quartiers de la ville, en s’appuyant sur le type d’activités pratiquées.
Conclusion
Depuis le XVIe siècle les activités malodorantes sont reléguées dans les faubourgs, mais avec une urbanisation croissante, les habitations les rattrapent. À Grenoble, l’abondance de l’eau et des terrains à faible coût ont favorisé ces activités.
Questions/Réponses
- Les déchets solides n’existaient pas : ils étaient alors tous putrescibles, ce qui n’est plus le cas de nos jours.
- Une étude sur maquette par Sogreah a montré qu’avec les vents les effluves restaient concentrées sur Grenoble.
- Les tanneries de Fès, sont un beau lieu touristique, mais l’odeur des tanneries peut surprendre (mélange de chaux, d’ammoniaque et de tanins végétaux).
- La chimie des papilles : le seuil de détection est de 0,1 ppm, mais on s’habitue aux odeurs depuis l’enfance.
Pour en savoir plus
- Nathalie Poiret, Des traces odorantes, ou une proposition cartographique des odeurs de Grenoble au cours de son histoire, thèse EHESS, Paris, 1998
- Nathalie Poiret, Odeurs impures – Du corps humain à la cité (Grenoble, XVIIIe-XIXe siècle), Terrain, vol 31, p. 89-102, 1998 (https://journals.openedition.org/terrain/3141)
- Sur l’historique des cimetières de Grenoble : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cimeti%C3%A8re_Saint-Roch_de_Grenoble
- Sur l’hygiène publique et la salubrité au 19e siècle (Conseil de salubrité) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Conseil_d%27hygi%C3%A8ne_publique_et_de_salubrit%C3%A9
- Sur le décret du 15 octobre 1810 relatif aux Manufactures et Ateliers qui répandent une odeur insalubre ou incommode : https://wikimonde.com/article/D%C3%A9cret_relatif_aux_Manufactures_et_Ateliers_qui_r%C3%A9pandent_une_odeur_insalubre_ou_incommode
- Sur la rue du Pont-Saint-Jaime à Grenoble : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rue_du_Pont-Saint-Jaime
- Sur les tanneries de Fès (Maroc) : https://les-tresors-du-maroc.fr/tannerie-fes