Les gisements de cuivre de Champoléon (Hautes-Alpes). De l’espoir à l’échec
présentée par Yves Chiaramella
professeur honoraire de l’Université Grenoble Alpes, président honoraire de la Sociétéd’Études des Hautes-Alpes
Compte rendu
rédigé par Anne Laffont
Sur ce sujet pluridisciplinaire, le conférencier remercie pour leur aide et leur collaboration Madame Nicole Vatin-Pérignon, géologue de formation, membre de l’Académie Delphinale, directrice de recherche honoraire au CNRS, ainsi que Monsieur Bruno Ancel, archéologue minier, attaché de conservation du patrimoine au Service Culturel de l’Argentière-la-Bessée (05).
La vallée du haut Drac se partage en deux branches : le Drac blanc (par sa couleur) et le Drac noir. La commune de Champoléon se situe dans la vallée du Drac blanc (22 sommets entre 2900 et 3400m, dont le Puy des Pourroys et le Chapeau,).
Formation géologique
Dans la formation géologique deux époques sont notables :
- La région est sous le niveau de la mer. Par un mécanisme de fissuration par étirement, puis de volcanisme sous-marin avec des cheminées hydrothermales issues du magma, des dépôts métalliques se forment par condensation (selon des filons).
- La convergence des plaques tectoniques : La plaque Eurasienne passe sous la plaque Africaine, ce qui conduit à un déplacement de matériaux, au chamboulement de la plaque européenne et au métamorphisme, laissant des ophiolites (matériaux au contact des deux plaques) ainsi que des dépôts métallifères le long des faille . On a même retrouvé du cuivre natif (à l’état pur).
Il en résulte un mille-feuille, jusqu’à ce que la mer disparaisse en entier.
Le temps des géologues
Du XVIe au XVIIe siècle les activités minières vont croissant en Dauphiné, mais aucune activité minière n’a été identifiée dans le secteur de Champoléon jusqu’au XVIIe siècle.
Dans le Queyras, à Saint Véran, la mine du Clausis date de 3000 av JC.
C’est à partir de la fin du XVIIIe siècle que des géologues s’intéressent au site de Champoléon.
- Jean-Etienne Guetard (1715 – 1786) : c’est le premier visiteur dont on a des traces.
- Robert de Lamanon (1753-1787) : recherchant des volcans à la bifurcation des deux Drac, il s’orienta vers le Drac blanc, il en a fiit une étude détaillée et signala avoir trouvé des indices de cuivre. Il a participé à des expéditions scientifiques, dont la dernière (La Pérouse) lui fut fatale.
- Jean-François Emile Gueymard (1788-1869) polytechnicien et ingénieur de l’école des mines, connaissait le cuivre de Champoléon depuis 1820
- Léonce Elie de Beaumont (1788-1874) : on lui doit la théorie de l’existence de filons métallifères.
- Alphonse-Auguste Rivière (1805-1877) a étudié en détail le site de Champoléon.
Le temps des mines, l’exploitation
Charles Lory (1823-1889), le premier grand géologue moderne, reste prudent quant aux possibilités d’exploitation de sites de cuivre à Champoléon.
Emile Gueymard étudie sur le terrain et met en évidence la stratification. Charles Lory reprend l’étude de façon plus détaillée et montre que les filons ne sont pas continus, que ce soit pour le plomb ou le cuivre, et ce sera la cause de l’échec de l’exploitation.
Les concessions au XIXe siècle
C’est le début de l’ère industrielle. Le secteur agricole a besoin de richesses nouvelles.
Dans les hautes Alpes de nombreuses ressources minières sont déjà exploitées : charbon, graphite, métaux ( plomb, argent, cuivre, fer ), carrières (marbre, ardoise), cristal
Les demandes de prospection du cuivre (il y en a dix) sont des initiatives locales avec des objectifs plus ou moins précis :
- Au Champoléon c’est la commune qui est concernée. Le soutien de l’administration des mines est constant et intéressé.
- Sur le site du Chapeau des échantillons sont prélevés et analysés à Grenoble (sur les conseils d’Emile Gueymard) . Pb 65-70% Cu 23-24% Ag 17%. Sur une zone d’environ 20 km2 (plan d’après la carte de Cassini), E.Gueymard limite à une zone plus petite de 8 sites. L’autorité scientifique qui conseille les locaux les oriente sur le site numéro 2.
- Projet Boisseranc & Co: La concession est supervisée par E.Gueymard. Dans ce secteur on peut trouver des galeries écroulées.
On voit apparaître Louis-Joseph et Joseph Vicat, ainsi que Victor-Auguste Gueymard qui créent une société en novembre 1846. La concession est accordée par ordonnance du Roy en janvier 1848, ce sera la seule obtenue sur ce secteur.
De 1846 à 1850 l’exploitation est menée grand train sous la direction de Joseph Vicat fils. Le bilan financier est positif (dépenses 17888 fr et recettes 32283 fr) car ce sont les filons les plus riches qui ont été exploités.
Quelle que soit la composition chimique, il faut passer par le feu pour extraire le métal, mais il n’y a pas de combustible sur place : on met alors en place une stratégie coûteuse, jusqu’à Vienne.
Le transport du minerai se fait à la main de la mine au Chatelard, puis par voiture du Chatelard à Grenoble (4fr 25c les 100kg) où il subit des traitements (bocardage, lavage), avant un ransporten par roulage à Vienne où s’effectue le traitement (1fr 50c les 100kg). C’est une exploitation saisonnière, au mieux de mai à septembre qui emploie de 18 à 43 ouvriers.
Les Vicat font appel à un nouvel associé, la Société des mines et fonderies des Alpes, des investisseurs parisiens. Alphonse Rivière prend la direction des travaux avec une extension au massif du Cédéra. L’exploitation devient bicéphale.
La crise
À partir de 1850 la situation se dégrade au plan local :
- Emploi de main d’œuvre étrangère et non locale
- Ravinements
- Éboulements (avec les rejets des déblais)
- Destruction des pâturages (dégazonnage)
Il y a des bagarres. L’administration soutient l’entreprise (« c’est une affaire privée, faites des procès ! »), le maire défend les propriétaires.
Sur le site du Cédéra les couches géologiques sont redressées à la verticale. Toujours en l’absence de combustible, un autre calcul économique est choisi en utilisant une usine en Oisans.
L’usine de traitement du minerai est située aux Gondoins, avec un concasseur (bocard) et des tables vibrantes (pour séparer le minerai de la gangue). Mais cela n’a pas marché non plus. On trouve aujourd’hui des vestiges.
On peut signaler une autre demande de prospection : Hugues & Co en 1852 (surface de 94 ha)
Trois exploitants sont en concurrence.
En 1869 la mine du Chapeau ne produit plus rien, mais est toujours considérée en exploitation par l’administration. Le 28 juin 1897 un arrêté de déchéance est publié, et dès 1898 des candidatures de reprise se manifestent.
Notons aussi quelques demandes d’exploitation farfelues :
- Par un collectif de gens locaux, sur des sites situés entre 2000 et 2400m d’altitude, au pied du Sirac, à 6h de marche depuis Champoléon…
- Certains font des demandes de concession sans même dire où elle se trouve.
La fin de l’histoire
Les demandes sont suspendues sur la période 1914-1918 puis reprises à la fin de la guerre.
Le 17 juin 1922 la mine du Chapeau est déclarée mine à cote irrécupérable.
En conclusion, la plupart des tentatives n’ont pas débouché sur de l’exploitation.
Questions/Réponses
- Le chemin de fer. La demande pouvait être spéculative : si le train arrivait on pouvait revendre beaucoup plus cher.
- La mine des Clausis à Saint Véran a été découverte dans les années 1960. Des ustensiles en bois ont été trouvés et datés (3000 av JC). On y trouve des signes évidents d’exploitation par le feu : on fait brûler du charbon de bois sur le front de mine pendant plusieurs heures, on asperge ensuite la roche avec de l’eau et la roche éclate. Ce procédé a contribué à la déforestation. Il y a eu un âge d’or au moyen âge, puis une interruption avant de reprendre avec un arrêt entre les deux guerres. La concurrence étrangère est une des causes de l’échec (cuivre anglais, et aussi de Salt Lake city…),
- Un problème d’investissement ? C’était des capitaux propres aux investisseurs (pas des capitaux étrangers) : Vicat, des parisiens…
- Une mine de graphite du côté de Briançon
- Le problème des Hautes Alpes, c’est son enclavement.
- Les Champsaurins ont émigré partout au XIXe siècle (le premier européen sur l’île de Pâques). C’était surtout des éleveurs. Aujourd’hui ce sont des cousinades au Nevada, en Californie.
Pour en savoir plus
- Champoléon : http://www.geol-alp.com/h_oisans/oisans_general/_champoleon.html
- La Mine des Clausis à Saint Véran : https://www.le-comptoir-geologique.com/mine-des-clausis.html
- Emile Gueymard : https://annales.org/archives/x/gueymard.html
- Mines et carrières dans les Hautes-Alpes : apports et évaluation des données de terrain. Bruno Ancel, 12th Intern. Congress Speleology, 1997, La-Chaux-de-Fonds. 3. 245-248. https://www.researchgate.net/publication/284023331_Mines_et_carrieres_dans_les_Hautes-Alpes_apports_et_evalutation_des_donnees_de_terrain
- Cartes de Cassini :
- Les mines du Briançonnais : https://sgmb.fr/mines-daltitude.html
Dans un autre domaine, Champoleon abrite aussi la Maison du berger, « un centre d’interprétation des cultures pastorales alpines, un lieu d’accueil, d’expositions, de recherche et d’événements culturels à destination de tous les publics et des professionnels de l’élevage et de l’alpage » : https://maisonduberger.com/qui-nous-sommes/
